page title icon L’éco-conception numérique – Anne Faubry

Les enjeux et bonnes pratiques de l’éco-conception numérique dans les métiers du digital

Dans l’Atelier du gagne pain, nous allons prendre le temps de rencontrer régulièrement des professionnels du recrutement. Avec eux, nous découvrirons un autre regard sur les métiers du digital. Dans ces ateliers, nous vous proposerons les conseils de ces professionnels pour faire les bons choix dans votre projet et vous aider à trouver le gagne pain qui vous convient.

Dans cet épisode, nous avons le plaisir de recevoir Anne Faubry. Anne nous dévoile tous les aspects de son quotidien d’experte en éco-conception numérique au sein de l’Association Designers Éthiques, afin de découvrir ce métier fascinant et encore peu connu.

Merci à Anne pour sa participation et nous espérons que l’écoute vous plaira ! Si vous aimez l’épisode, mettez-nous 5 petites ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️ pour nous encourager.

Vous travaillez dans le digital et vous souhaitez faire connaître votre métier, partager votre expérience ? N’hésitez pas à nous contacter pour nous proposer votre profil pour une prochaine interview en nous écrivant à l’adresse legagnepain@gmail.com

Notes du podcast et liens utiles :

Notre invité : Anne Faubry –  Profil LinkedIn

Interview faite par : Bertrand Jonquois –  Profil LinkedIn

Retrouvez la transcription intégrale du podcast Le Gagne-Pain pour obtenir toutes les informations concernant le métier de l’éco-conception numérique

Bertrand
Bonjour et bienvenue, dans le cadre de la semaine du Podcasthon, nous avons décidé de mettre à l’honneur une association. Dans ce cadre, nous avons le plaisir d’accueillir Anne Faubry, de l’association Designers Ethiques. Anne est chargée de mission éco-conception et formatrice au sein de cette association. Elle est également UX et UI designer indépendante. Bonjour Anne.

Anne
Bonjour Bertrand.

Bertrand
Merci beaucoup Anne d’avoir accepté notre invitation. Avec toi, nous allons revenir et expliquer ton rôle au sein de cette association, mais avant tout, est-ce que tu peux te présenter en quelques mots pour ceux qui nous écoutent ?

Anne
Oui. Initialement, j’ai fait une école de commerce, ce qui n’est pas le parcours habituel pour devenir designer. Et je me suis beaucoup intéressée là-bas aux sciences sociales. C’est aussi à l’occasion de stage que j’ai découvert le secteur du numérique. À la fin de mon école, je suis devenue consultante en transformation digitale, ce qui m’a permis de découvrir différentes problématiques et aussi nouvelles technologies comme l’IA et la blockchain à cette occasion. J’étais techno-solutionniste et donc je pensais que ces technologies allaient nous sauver, en quelque sorte, et résoudre les grandes problématiques de l’humanité. Et au fur et à mesure, avec les rapports du GIEC qui sont sortis, les premiers rapports du Shift Project sur l’empreinte du numérique et aussi les problématiques que j’identifiais sur les projets clients. Je me suis de plus en plus questionnée sur le sens de ce qu’on faisait et le lien et l’impact du numérique par rapport aux problématiques actuelles. Et c’est comme ça que j’ai commencé mon bénévolat chez Designers Ethiques. Avec l’écriture du guide d’éco-conception, qui ensuite m’a permis de me lancer comme indépendante et de travailler à temps partiel pour l’association depuis, pour creuser les sujets de l’éco-conception numérique.

Bertrand
En regardant ton profil LinkedIn, j’ai vu aussi que tu avais fait Les Gobelins. Donc, à quel moment tu as fait Les Gobelins ? C’est juste après ton école de commerce ? Tu as enchaîné les deux ?

Anne
Non. En fait, initialement, j’avais fait effectivement cette école de commerce et j’étais consultante. Et lorsque j’étais consultante, c’est là que j’ai découvert le métier de designer, qui m’a vraiment passionnée, parce que ça regroupait à la fois l’aspect créatif, l’aspect empathie, analytique et technique. Et j’ai décidé de devenir designer. J’en ai parlé à mon employeur qui m’a généreusement payé ma formation au Gobelins, que j’ai fait en temps partiel en parallèle de mon travail. Et c’est comme ça que je suis devenue designer.

Bertrand
Ok. Donc ça, ça nous amène maintenant à l’association Designers Ethiques, pour lequel on se rencontre aujourd’hui. Et j’ai prévu dans cet entretien d’organiser l’entretien autour de cinq thèmes. D’abord, qu’est-ce que c’est l’association Designers Ethiques ? À qui s’adresse ces services ? Quelles sont les réussites ou les exemples dont on peut parler, les publications et les formations que vous faites. Et puis après, quels seraient tes conseils. Donc, si ça te va, on peut débuter avec, c’est quoi l’association designers ethiques ?

Anne
Designers Ethiques, c’est une association qui est née en 2017, à l’occasion de la conférence Ethics by Design. Qui est un de nos événements phares que l’on organise tous les deux ans. C’est deux jours de conférences sur tous les enjeux éthiques du numérique. Et au fur et à mesure, elle s’est enrichie avec plein d’autres thématiques. On travaille sur les sujets d’écoconception, de manipulation, de systémie, d’inclusion. Pour chacun de ces sujets, on essaie de produire de la connaissance. On est une association de recherche-action, donc on va créer des livrables qu’on distribue gratuitement en ligne en licence Creative Commons, pour aider les professionnels à s’emparer de ces sujets. Et on donne aussi des formations pour faire monter en compétence sur ces problématiques. Et on organise des événements à des échelles locales dans certaines villes ou nationales, avec des coférences. Avec comme objectif d’aider les professionnels du numérique dans la conception à prendre en compte ces problématiques pour œuvrer vers un numérique plus désirable, soutenable et respectueux de l’être humain.

Bertrand
J’ai lu que l’association explorait les pratiques de l’éco-conception numérique. Est-ce que tu peux essayer de définir simplement, pour ceux qui nous écoutent, qu’est-ce que ça veut dire faire une éco-conception numérique ?

Anne
L’éco-conception, c’est prendre en compte l’impact environnemental du service dès ces phases amont de conception, donc pas qu’à la fin, une fois qu’on pourra optimiser. Vraiment, dès l’amont, on prend en compte ces impacts et surtout le cycle de vie du produit. Combien d’énergie est-ce que je consomme à l’usage ? Mais aussi quel est le matériel en amont, en aval, que je vais solliciter pour faire fonctionner mon service, les data centers, les réseaux, etc. Finalement, quand je dois vulgariser en quoi cela consiste, c’est faire de la sobriété, faire le moins de numérique possible. Le faire de la manière la plus astucieuse possible, aller à l’essentiel. Ne pas rajouter de superflu, et faire de l’optimisation. Là, il y a de petites astuces techniques ou de design pour atteindre le même objectif de manière plus sobre.

Bertrand
D’accord. On n’a pas parlé encore de ton rôle précisément. Quel est ton rôle au sein de cette association ? Que fais-tu exactement ? On a dit que tu avais deux missions, lesquelles ?

Anne
Sur la partie éco-conception, je travaille avec d’autres personnes sur la création de ressources issues de la recherche. Donc, on creuse actuellement, par exemple, comment est-ce qu’on peut permettre aux professionnels de mieux prendre en compte les externalités négatives environnementales de leur service dès les phases amont.

Bertrand
Alors attention, externalité négative ? Est-ce que tu peux expliquer ça pour ceux qui nous écoutent ?

Anne
Une externalité négative, c’est en quelque sorte un impact qu’on va avoir qui va être indirect issu de son service. Un exemple qui est assez connu, c’est Vinted. Qui est plutôt vertueux parce qu’il incite à acheter d’occasion, mais qui a eu comme externalité la menace des associations caritatives comme Emmaüs, dont c’était le modèle économique. Ou le fait que finalement, on s’aperçoit que les personnes qui vendent sur la plateforme achètent encore plus de vêtements de fast fashion. Donc très impactante pour l’environnement et finalement, le bilan environnemental de Vinted est assez peu positif.

Bertrand
D’accord, c’est une dérive du système ?

Anne
Exactement.

Bertrand
Et après, tu as dit que tu avais un rôle de formatrice. Là, ça s’adresse à qui ces formations ?

Anne
On forme les professionnels. Ça peut être en interentreprises, notamment en ligne. On peut avoir des personnes au chômage, en reconversion, des professionnels d’agence. Ou ça peut être en intra-entreprise. Donc là, on va former une équipe digitale ou une équipe de designers dans une entreprise. Souvent, ça va être des grands groupes. Et on va les former à l’éco-conception sur un ou deux jours, de façon plus ou moins approfondie. On a des formations spécialisées pour les designers et d’autres pour les project managers, donc plutôt des profils de chefs de projets. Et pendant ces deux jours, quand on a plus de temps, on va avoir tout ce qui est inclus dans l’éco-conception, c’est-à-dire l’évaluation de son impact, un certain nombre de bonnes pratiques, qu’est-ce que ça veut dire d’un point de vue du prototypage, aussi d’un point de vue systémique, quelles vont être les implications pour l’éco-conception au niveau un à quatre, ou encore, comment est-ce que je conviens mon entourage ou comment est-ce que je me mets en conformité au référentiel général conception de services numériques.

Bertrand
Quand on parle de services numériques, le périmètre sur lequel vous intervenez, parce qu’évidemment, ceux qui nous écoutent sont souvent en train de découvrir un peu les formations pour eux dans le digital, le périmètre, c’est quoi ? C’est Web, applications mobiles, c’est tous les services proposés sur le numérique ?

Anne
Ça va que les services numériques, ça peut être énormément de choses différentes. Ça peut même être du logiciel embarqué, ça peut être des algorithmes. Un certain nombre de nos pratiques s’appliquent, peu importe le type de service. Notamment quand on étudie le référentiel général d’écoconception de services numériques, qui s’adresse vraiment à tous les services numériques. Pour autant, dans nos formations, pour que ce soit le plus parlant possible et aussi par rapport aux profils qui sont en face de nous. Qui sont fréquemment des designers, donc qui travaillent quand même sur des interfaces front. On va beaucoup parler de services web. Ça peut être après des logiciels en SaaS. On est en train de développer une formation spécifique sur ce sujet. Et puis, ça va aussi impacter les applications mobiles dans un second temps également.

Bertrand
D’accord. Et quand on dit éco-conception, est-ce qu’on arrive à mesurer l’impact que ça ? C’est-à-dire, ça fait moins combien ? Moins 10%, moins 20%, moins 30% en termes à la fois de conception et d’utilisation ?

Anne
C’est une très bonne question qui est l’objet d’un débat infini entre les experts. Il y a beaucoup d’outils de mesures qui sortent, mais en réalité, on ne peut pas mesurer l’impact environnemental de l’éco-conception. On dit qu’on fait de l’évaluation. Parce que le numérique, forcément, sollicite énormément de matériel et toute une chaîne sur laquelle on n’a pas forcément beaucoup de transparence. Notamment les data centers ou les réseaux, les câbles sous-marins, etc… On sait assez peu réellement l’empreinte et la sollicitation qu’a notre service sur ce réseau et toutes ces infrastructures. Et par conséquent, on ne sait pas toujours non plus ce que l’on économise. Après, une fois qu’on s’est dit ça, on dit souvent que 70% de l’impact se fait dès la phase de conception. Ça, ce sont les chiffres du CNRS. Donc c’est vrai pour toutes les éco-conceptions. La plupart de l’impact est décidé dès l’amont sur le périmètre et la façon dont on décide de faire son service. Et de ce fait, comme le design, mais tous les métiers de la conception numérique se trouvent en amont, on a un très fort levier qu’on peut déployer. Et pour les sites sur lesquels j’ai effectué de la refonte, quand je compare les sites qu’on a éco-conçus avec la moyenne, par exemple, on est en général de l’ordre d’un tiers de l’empreinte.

Bertrand
D’accord. Donc, c’est significatif ce qu’on peut faire simplement en pensant différemment son logiciel, son service ou sa plateforme ?

Anne
Oui, tout à fait.

Bertrand
Ok. Tu as déjà dit à qui s’adresse l’association, mais est-ce qu’on peut entrer dans le détail ? Les services proposés, ils s’adressent à qui ? Comment est-ce qu’ils sont utilisés par tout un chacun, l’utilisateur, mais aussi, j’imagine, l’entreprise ?

Anne
On s’adresse exclusivement aux professionnels de la conception numérique. Ça veut dire qu’on ne va pas s’être intéressé au grand public et à sa sensibilisation, ni aux personnes qui font du design de produits ou dans le print, par exemple.

Bertrand
Donc ça, c’est vraiment le périmètre très clair, les professionnels de la conception digitale ?

Anne
Voilà. Et après, ça peut couvrir beaucoup de métiers différents. Évidemment, avec notre nom, on est principalement auprès des designers, mais déjà, ça peut être très large : du lead designer, head of design, design ops, UX designer, UI, product, etc…

Bertrand
Des métiers qu’on a déjà traités dans Le Gagne Pain. Donc, si les gens s’intéressent à ça, ils pourront retrouver quelques épisodes avec chacun de ces métiers.

Anne
Et par ailleurs, il y a toutes les autres personnes qui sont également impliquées dans la conception du service, notamment tout ce qui va être product owner, product manager. En conséquence, tous les chefs de projets, chefs de produits. On va avoir aussi certains profils techniques qui sont intéressés par nos livrables puisqu’on a une approche très vulgarisée, comme on s’adresse à des gens qui ne sont pas techniques. Et donc, les profils techniques aussi peuvent être intéressés. Et après, en termes de niveau d’expérience, comme tout est gratuit et en ligne, on peut avoir aussi bien des étudiants qui s’intéressent à cette question. Qui nous contactent souvent pour leur mémoire de fin d’études, que des professionnels, tout au long de leur parcours. Certains qui se reconvertissent en voulant insister sur cette dimension plus éthique. Et d’autres, au contraire, qui se retrouvent à déployer des stratégies de numérique responsable dans un grand groupe et qui ne savent pas forcément par quel bout le prendre.

Bertrand
D’accord., tu n’as pas parlé des développeurs ? Est-ce qu’ils sont impliqués aussi directement ou indirectement par ce que vous faites ?

Anne
Je les inclus dans les profils techniques. Effectivement, les développeurs, dans l’idéal, on travaille vraiment main dans la main avec eux. Avec Les chefs de projets, les designers et les développeurs. Ce sont réellement les trois piliers de tout service numérique, selon moi. Donc, ils sont impliqués très en amont. Après, évidemment, le développeur peut être aussi bon que possible, si le designer ou le chef de projet ont sorti une très grosse fonctionnalité, par exemple, si « on prend un camion à un poids lourd pour aller chercher du pain ». Typiquement, dans le numérique, ça pourrait être l’équivalent de mettre un carrousel avec de la vidéo pour simplement parler de ses actualités. Le développeur peut être aussi talentueux que possible. Ça va être très compliqué pour il ou elle de faire quelque chose d’optimisé et d’éco-conçu. À l’inverse, on a besoin de ses compétences pour que le design imaginé soit réellement sobre, puisque c’est lui ou elle qui va le mettre en réalité.

Bertrand
D’accord, compris. Tu as parlé de quelques fonctionnalités dont on entend déjà souvent parler, la vidéo, tous ces ressources qui sont, disons qui sont très consommatrices d’énergie et de temps. Est-ce qu’on peut essayer d’expliquer aussi simplement quelques fonctionnalités qui ne sont pas du tout optimisées pour l’écoconception ?

Anne
C’est vrai que ça, ce sont vraiment les fonctionnalités les plus évidentes. Et souvent, on a des personnes qui travaillent, par exemple, sur des logiciels SaaS, qui nous disent : Nous, évidemment, on n’a pas de vidéo, on n’a pas d’images, du coup, on ne peut pas faire d’écoconception. Heureusement, c’est faux. L’écoconception, ça va réellement impliquer beaucoup d’autres fonctionnalités, notamment sur tout ce qui est transfert de fichiers. Par exemple, dans des formulaires, il va falloir indiquer très clairement ce qui est attendu pour éviter les requêtes inutiles, dans quel format, est-ce qu’il y a une taille maximale ? On peut aussi, lorsque l’on affiche des résultats de recherche, bien réfléchir à la volumétrie. Combien est-ce que l’on en affiche ? Évitez le scroll infini. On voit également souvent comme erreur le fait de mettre des composants très complexes qui affichent trop d’informations comme carte de résultat, par exemple. Donc là aussi, à réfléchir, quel est le besoin réel derrière, quelle information est-ce que j’affiche ? Et l’écoconception, ça va être énormément de hiérarchie de l’information. Donc simplement des bonnes pratiques de qualité web et d’accessibilité. Comme le fait de faire des textes concis, en phrases claires, avec des titres qui sont bien ordonnés, de titres 1, 2, 3, dans un ordre logique, avec des listes à puce. Pour éviter d’avoir des utilisateurs qui se retrouvent sur des pavés de textes parmi lesquels ils ont du mal à naviguer, qui vont par conséquent avoir un parcours assez chaotique et redondant d’une page à l’autre. Même si les pages en soi peuvent être très légères, finalement, ça peut avoir un impact élevé si on se retrouve perdus entre tous ces contenus difficiles à comprendre.

Bertrand
D’accord. Donc, il n’y a pas que le poids de la vidéo et le poids de la photo, il y a plein d’autres choses qui amènent à faire de l’écoconception ?

Anne
Finalement, l’éco-conception, c’est vraiment viser à ce que l’utilisateur passe le moins de temps possible sur ce service. Et donc, tout ce qui va venir optimiser son parcours va contribuer à l’éco-conception.

Bertrand
Donc, si je t’écoute, je dirai que les réseaux sociaux, c’est exactement l’inverse. Parce qu’on va absolument retenir les gens pendant très longtemps…

Anne
Oui, c’est exactement ça. C’est ça qui est passionnant. C’est ce qu’on appelle notamment l’écoconception de niveau quatre. Le CNRS avait défini quatre niveaux d’écoconception. Donc, des réseaux sociaux peuvent tout à fait faire du niveau un en optimisant astucieusement leurs requêtes, les images, etc… Par contre, évidemment, on s’aperçoit très vite de la limite. Et l’écoconception niveau quatre, c’est de dire qu’il faut repenser le modèle économique du service parce qu’il n’est pas toujours effectivement compatible avec la visée du service numérique.

Bertrand
Ok, c’est très Claire, merci beaucoup. Est-ce que maintenant, tu peux nous donner quelques exemples, des choses concrètes, des exemples que vous avez mis en place, des gens avec qui vous avez travaillé et qui ont réussi cette éco-conception ?

Anne
Chez Designers Ethiques, on forme les professionnels et donc, parfois, dans certains grands groupes, on a formé des dizaines de personnes parce que l’entreprise s’était fixée un objectif ambitieux de former, par exemple, 50% de ces designers avant telle année ou de réduire de 50% ces émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030. Et donc, ce qui est intéressant, c’est de les suivre dans le temps et de voir ce qui est mis en place, effectivement. Souvent, elles ne communiquent pas dessus parce que ce sont des entreprises qui ne sont pas forcément exemplaires. Par ailleurs, elles sont assez précautionneuses sur le fait d’éviter, à raison, de faire de l’écoblanchiment ou du greenwashing. Mais, en tout cas, il y a plein d’initiatives intéressantes qui se mettent en place. On essaie de plus en plus de soutenir les démarches d’éco-conception dans les grands groupes, puisque c’est là que ça essaime aussi beaucoup. Et donc, on voit des salariés qui se regroupent, qui mettent en place des bonnes pratiques. Parfois, quand ils ont un niveau de management assez élevé, peuvent rendre certaines conditions obligatoires. Et parviennent à avoir des référents d’éco-conception, à se fixer des objectifs aussi, notamment sur le référentiel général d’éco-conception de services numériques à atteindre.

Bertrand
D’accord. Et est-ce que par rapport à l’association, vous pouvez citer des gens avec qui vous travaillez qui sont un peu les références de l’association ? C’est possible d’en parler ?

Anne
On distribue nos ressources à tout un chacun. Donc là aussi, on a des retours de personnes qui s’en servent. On forme des grands groupes. Les références qu’on cite ne sont pas forcément des gens avec qui on a directement travaillé. Le meilleur exemple que je cite beaucoup, c’est Grenoble Alpes Métropole. Avec le projet porté par Nathalie qui a réalisé ce qu’on peut appeler un exploit, de faire un site 100% accessible et éco-conçu de manière extrêmement rigoureuse, en partageant beaucoup cette démarche. Et actuellement, on fait la même chose pour Rennes Métropole. En tant qu’indépendante, je travaille pour la refonte du site de Rennes Métropole. Et la référence de Grenoble Alpes Métropole, a été très importante pour nous, parce que c’est vraiment un très bon exemple d’un site qui est en plus très joli, très agréable à naviguer. Et où l’éco-conception et l’accessibilité sont deux piliers interdépendants, qui sont réellement inclus de bout en bout de manière très qualitative.

Bertrand
On a reçu, il y a quelque temps déjà, une Product Owner Aude Février, qui nous parlait de l’éco-conception chez Leboncoin. Est-ce que ça fait partie des références, des gens comme ça qu’on peut imaginer ayant une attitude éthique ?

Anne
Ça fait partie des grands groupes qui ne vont pas communiquer forcément dessus à l’externe, mais qui ont des salariés extrêmement motivés, qui mettent en place des choses réellement intéressantes. Leboncoin a participé à plusieurs éditions du Sustainable Digital Challenge, qui est une compétition d’écoconception lors des API days. Et ils avaient mis en place des choses très intéressantes sur l’éco-conception. D’un point de vue plutôt back-end, donc sur l’optimisation des requêtes, notamment. Leboncoin, comme tous sites d’e-commerce, rencontre aussi des limites, forcément, dans l’éco-conception. Puisque les sites d’e-commerce, un comme pour les réseaux sociaux dans une moindre mesure, là aussi, se retrouvent souvent confrontés à des conflits, entre différents objectifs de chiffre d’affaires et de sobriété numérique.

Bertrand
Mais ça veut dire que des grandes entreprises comme celle-là peuvent aussi se lancer dans l’éco-conception avec les limites que tu évoques, mais ça veut dire qu’elles ont aussi ce potentiel-là ?

Anne
Tout à fait. Et je pense que c’est un très bon terreau pour elles, pour me faire monter les gens en compétences. Et qu’ensuite, ils puissent déployer à grande échelle partout où ils iront, s’ils quittent cette entreprise, et déployer les bonnes pratiques. Mais parfois, on doit quand même rester précautionneux sur l’effet rebond. Le fait que dès qu’on gagne de l’efficience, on a tendance à la re-dépenser par ailleurs. Typiquement, quand on est passé à la 4G, on a regardé beaucoup plus de streaming en mobilité, ce qui est 20 fois plus impactant qu’en wifi. Et pareil, avec les data centers… Pendant longtemps, on a réussi à gommer la croissance des data centers par leur gain d’efficience, mais à l’heure actuelle, avec l’intelligence artificielle, ça ne fonctionne plus. Et donc là aussi, on peut se dire qu’un site d’e-commerce ou un réseau social, s’il est éco-conçu, va accroître son impact puisqu’on va y passer plus de temps, ou regarder plus de choses. Donc, c’est aussi là où les modèles économiques peuvent parfois devenir un petit peu ambivalents par rapport à l’objectif environnemental.

Bertrand
Mais pour l’association, ça veut dire que c’est un combat qui s’arrêtera jamais. C’est un combat sans fin. Il va falloir toujours travailler sur ce sujet-là. D’une certaine manière, c’est une bonne nouvelle ?

Anne
Tout à fait. Je préférerais qu’on n’en ait pas besoin d’exister. Pour autant, nous, on s’adresse aux individus. Évidemment, ils sont tous dans des contextes professionnels différents. On a tous commencé quelque part. Moi aussi, j’étais dans un grand groupe avant. On a tous nos cheminements, nos propres contraintes professionnelles ou personnelles. Et donc l’important, c’est de prendre la main à tout un chacun, peu importe d’où il part, et de faire progresser les gens, peu importe d’où ils partent. Donc, si ce sont des gens qui sont très avancés, on va approfondir leur expertise. Et si c’est des personnes débutantes, il faut aussi qu’on soit capable de s’adresser à eux pour leur faire prendre conscience des enjeux et les faire travailler à leur échelle sur ce qu’ils peuvent faire.

Bertrand
On n’a pas parlé de l’impact global du numérique. Moi, j’avais en tête 4 ou 5% des émissions de gaz à effet de serre. Est-ce que c’est effectivement le bon ordre de grandeur ?

Anne
On a souvent ce chiffre de 4% en tête mais ça date de 2019, donc ca date un peu. Le problème, c’est que c’est un pourcentage. Si tout croît, finalement, le pourcentage reste constant. Le numérique a tendance à croître, surtout avec l’intelligence artificielle, beaucoup plus vite que les autres. Par exemple, on estime que son empreinte devrait tripler d’ici 2050. Ce qui n’est pas du tout compatible avec les objectifs d’être à deux tonnes de carbone par personne en 2050, puisque si on continue comme ça, le numérique, à lui tout seul, serait à 1,5 tonne par personne.

Bertrand
D’accord. Donc, le problème, ce n’est son poids actuel, c’est surtout son potentiel de croissance et les nouveaux leviers avec l’intelligence artificielle, qui font que l’on va consommer encore plus ?

Anne
Oui, mais le numérique a quand même un impact qui est dès aujourd’hui extrêmement fort, mais pas chez nous. C’est pour ça aussi qu’on a tendance, je pense, à le consommer de manière très insouciante. Mais dès aujourd’hui, en République démocratique du Congo, par exemple, il y a des guerres terribles dues à l’industrie minière qui vient notamment alimenter tout le secteur du numérique. Et donc de voir des objets jetables qui embarquent du matériel numérique comme des tests de grossesse, par exemple. Ça, ce sont vraiment des aberrations quand on pense à toute la chaîne de production en amont qui se fait souvent dans des conditions terribles pour l’environnement et les personnes.

Bertrand
L’association Designers Ethiques, c’est également des publications, des guides, des formations. Est-ce que tu peux expliquer comment ceux qui nous écoutent peuvent accéder à tout ça ?

Anne
Sur notre site designersethiques.org, on publie tous nos guides et articles, ressources existants. Ils sont gratuits en licence créative commons. Il n’y a pas besoin de mettre son mail pour y accéder. Par ailleurs, on a eu beaucoup de vidéos de nos conférences C’est sur notre PeerTube, qui est l’équivalent libre de YouTube. Là, vous pouvez retrouver toutes les conférences de la journée de l’éco-conception numérique et de FX by design filmées. On a notre catalogue de formation disponible sur notre site avec les prochaines dates. Si vous voulez rejoindre nos communautés locales, on est présents à Lyon, Nantes, Bruxelles, peut-être bientôt Marseille également, pour organiser des événements, participer à des rencontres locales sur tous ces sujets.

Bertrand
Et on est d’accord que ça s’adresse aux professionnels, mais y compris aux jeunes professionnels ?

Anne
Tout à fait. Ces événements, particulièrement, sont disponibles à tout étudiant que ça intéresse. Et pour certains événements en ligne, on propose aussi des tarifs étudiants. Souvent en quantité limitée, mais pour essayer d’être accessible à ces profils.

Bertrand
Excellent. Il y a aussi un autre aspect que j’avais envie d’évoquer, c’est que vous accompagnez aussi des formateurs. C’est-à-dire que vous faites des formations, mais vous accompagnez des formateurs, parce que j’ai déjà eu des contacts avec des formateurs qui me parlaient de vous. Donc, ça veut dire que vous dispensez aussi tout ce que vous proposez à des gens qui vont faire des formations ?

Anne
Oui, ceux sont fréquemment les premières personnes intéressées par nos contenus ou nos formations. Soit car on a déjà fait un travail de vulgarisation et en conséquence ça peut être des ressources librement accessibles sur lesquelles ils peuvent baser leur contenu pédagogique. Ou pour renvoyer les personnes qu’ils ont formées. Soit, ils sont intéressés, quand ils étaient un peu plus débutants, par nos formations parce que c’était parmi les premières destinées aux designers sur le marché.

Bertrand
D’accord. Ok. Pour terminer cet entretien, quels seraient tes conseils ou tes retours d’expérience pour ceux qui nous écoutent, sachant que ce sont de jeunes professionnels qui sont à l’écoute du gagne-pain ?

Anne
L’éco-conception peut être vraiment un différenciant pour un CV. Je pense qu’il y a beaucoup d’opportunités dans ce domaine dans le numérique et il y a beaucoup d’entreprises qui s’intéressent de plus en plus au numérique responsable. Je sais que ça peut être un peu schizophrénique pour les étudiants parce que par ailleurs, on les forme à l’intelligence artificielle et juste après, on leur parle d’écoconception. Et donc c’est difficile pour tous les étudiants de se retrouver dans tout ça. Le numérique est devenu tellement large que je pense qu’il y a des façons de se spécialiser qui sont très variées d’une personne à l’autre. J’incite les jeunes à se spécialiser dans ce qui les intéresse vraiment et à pas se stresser si ce n’est pas dans l’IA. Je pense que le numérique responsable a encore beaucoup de beaux jours devant lui. Et pour vous intéresser à ce sujet, il y a beaucoup de ressources qui existent. N’hésitez pas à créer des initiatives avec vos collègues en apprentissage, co-stagiaires, collègues de classe pour creuser ces sujets. C’est important aussi, on est vite tiré vers le haut quand on travaille à plusieurs. Et n’hésitez pas à commencer petit. On a tous commencé quelque part, on peut vite être un petit peu submergé quand on regarde la quantité de bonnes pratiques. Commencer petit par une bonne pratique, sur une image ou sur une page. Et c’est comme ça qu’on débute, pas à pas.

Bertrand
Excellent. Si ceux qui nous écoutent ont été séduits par ce que vous faites au sein de Designers Ethiques, que peuvent-ils faire pour contribuer ou participer à l’association ? Il y a des choses qu’on peut faire concrètement ?

Anne
On est une petite association de 15 personnes, c’est vrai qu’on n’a pas d’offre de bénévolat. On fonctionne beaucoup par les propositions internes. Pour autant, on a lancé une bourse de recherche pour de jeunes professionnels ou étudiants qui ont envie de travailler sur ces sujets. C’est une bourse rémunérée. Je ne sais pas si elle est déjà publiée ou si elle sera publiée bientôt, mais en tout cas, n’hésitez pas à vous y intéresser. On va essayer de reproduire ça assez régulièrement pour permettre à des étudiants d’être payés pour des travaux de recherche sur ces sujets de numérique responsable. Sinon, n’hésitez pas à venir à nos événements ou à les suivre en ligne. On a des webinaires, des communautés locales. On fait également des tarifs préférentiels pour nos conférences.

Bertrand
D’accord, excellent. En conclusion, est-ce qu’il y a un moyen, si ceux qui s’intéressent à ce que tu as dit, et souhaite prendre contact avec toi ? Comment ils peuvent faire ?

Anne
Vous pouvez me contacter sur LinkedIn à Anne Faubry.

Bertrand
Anne, merci beaucoup.

Anne
Merci beaucoup Bertrand.

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